La FIA a-t-elle lancé la course trop tard au GP de Belgique ?

Le débat fait rage, mais y en a-t-il besoin ?

La FIA a-t-elle lancé la course trop tard au GP de Belgique ?
28 juillet 2025 - 17:45

La pluie ce dimanche au Grand Prix de Belgique a relancé un débat sans fin : faut-il lancer la course sous la pluie, faut-il la lancer à la minute où elle s’arrête de tomber, ou faut-il attendre que la visibilité revienne, quitte à perdre du roulage sous la pluie, qui est toujours apprécié par le public ?

Au lendemain d’une course qui a vu un temps d’attente, plusieurs averses et quelques boucles sous régime de Safety Car, la question est encore posée par de nombreux observateurs de la F1, et quelques acteurs de celle-ci.

Rappelons déjà un point principal : dire que la Formule 1 ne court plus sous la pluie est tout simplement faux. Remontons les pendules à un peu plus de trois semaines : le peloton a fait la course à Silverstone sous une pluie battante (voir photo en bas).

Et il y a d’autres exemples de cela, comme le Grand Prix d’Australie en ouverture de cette saison, le génial Grand Prix du Brésil l’an dernier avec des morceaux de bravoure par Esteban Ocon et Pierre Gasly, le Grand Prix des Pays-Bas 2023, ou même celui de Monaco la même année.

On peut aussi citer le Grand Prix du Canada et le Grand Prix de Chine en 2024, qui ont couru sous la pluie. Toutes ces courses ont un point commun : elles ne se déroulent pas à Spa-Francorchamps. Oui, la Formule 1 joue la prudence, mais il n’y a pas autant de frilosité sur d’autres circuits, comme on l’a encore vu à Silverstone il y a trois semaines.

Un curseur trop inversé après Silverstone ?

Et d’ailleurs, la direction de course avait promis qu’elle serait un peu plus prudente, ayant fait rouler les pilotes dans des conditions épouvantables qui avaient notamment vu Isack Hadjar percuter Andrea Kimi Antonelli sans l’avoir vu devant lui.

Lewis Hamilton s’est montré déçu des précautions prises par la direction de course en Belgique : "Au début, ce n’était pas facile de voir. Il y a eu un départ lancé, je ne pense pas qu’ils avaient besoin de le faire, je ne sais pas pourquoi, car ça avait bien séché et les projections n’étaient pas si graves."

"Je pense qu’ils ont probablement réagi de manière excessive par rapport à la dernière course, où nous leur avions demandé de ne pas relancer la course trop tôt en raison de la mauvaise visibilité, et je pense que ce week-end, ils ont exagéré. Et nous n’avions pas besoin d’un départ lancé."

Max Verstappen a été le plus vocal des deux pilotes qui étaient farouchement opposés à cette prudence, et il s’en est pris à la direction de course : "C’est comme ça qu’on gâche une belle course classique sous la pluie. Il vaudrait mieux dire ’on attend que ce soit complètement sec et on partira en slicks’. Ce n’est pas ça, une course sous la pluie."

"Ils font ce qu’ils veulent. Ils décident. Je trouve ça dommage pour tout le monde. On ne reverra plus jamais ces courses classiques sous la pluie. C’est un peu décevant, car nous avions discuté après Silverstone pour être un peu plus prudents dans nos décisions. Mais c’était l’autre extrême pour moi."

Le pilote Red Bull est même allé plus loin en disant qu’il aurait fallu lancer la course dès 15h : "Tout de suite. Il ne pleuvait même pas. Bien sûr, entre le virage 1 [La Source] et le virage 5 [Les Combes], il y avait beaucoup d’eau."

"Mais si on faisait deux ou trois tours derrière la voiture de sécurité, la piste aurait été beaucoup plus dégagée, et le reste de la piste était, de toute façon, prêt à être utilisé. C’est un peu dommage. Bien sûr. Je savais qu’ils seraient un peu plus prudents après Silverstone, mais cela n’avait pas de sens non plus."

Verstappen insiste ensuite en disant aux pilotes de ralentir s’ils ont peur, ce qui est la pire chose à faire sous une visibilité quasi nulle : "Ce ne serait que pour quelques tours, et plus on roule, mieux c’est. Et si on ne voit pas, on peut toujours lever le pied. À un moment donné, on verra" poursuit-il dans une réflexion mettant totalement de côté la sécurité.

Lancer la course pour l’arrêter créerait les mêmes critiques

Bien que Hamilton et Verstappen soient souvent les deux pilotes qui disent que c’est le moment de courir et que les conditions sont bonnes, on peut noter ici qu’ils avaient de quoi être quelque peu de mauvaise foi, ayant tous deux opté pour des réglages adaptés à la pluie.

C’est d’ailleurs ce qu’a confirmé Laurent Mekies, le patron de Red Bull : "Je suis sûr que la FIA avait ses raisons, mais pour nous, en tant qu’équipe, cela nous a surpris."

"Fondamentalement, nous avons attendu non seulement que la pluie cesse, mais aussi que le soleil revienne, et nous avons ensuite effectué de nombreux tours derrière la voiture de sécurité. Je suis sûr que la FIA avait ses raisons, mais dans notre cas précis, avoir privilégié le roulage sur sol mouillé nous a coûté des performances, mais cela fait partie du jeu."

Mais il faut bien se rendre compte que si la course avait été lancée à 15 heures, ou même plus tôt pendant les 80 minutes d’attente, elle ne serait pas allée à son terme. En effet, une nouvelle averse sévère a eu lieu à 15h20, et elle a ralenti jusqu’à une deuxième accélération à 15h50 environ.

Cela veut donc dire que si l’on avait lancé la course à 15h, elle aurait possiblement été neutralisée par une voiture de sécurité à deux reprises, voire carrément arrêtée par un drapeau rouge lorsque les averses ont redoublé de violence.

Et dans ce cas, une course hachée pour gagner environ dix minutes, soit quatre à cinq tours dans des conditions piégeuses voire même dangereuses, aurait évidemment mené à davantage de critiques. Et à juste titre.

Une nature de circuit très dangereuse

Les pilotes ont globalement salué les décisions de Rui Marques, le directeur de course, dans sa gestion des conditions de piste, et surtout de visibilité. Car la partie concernée par l’absence de visibilité comprend le Raidillon de l’Eau Rouge, mais aussi la longue ligne - pas très - droite de Kemmel, qui serpente entre les rails.

On sait tristement que le Raidillon de l’Eau Rouge est un virage très dangereux, y compris lorsque l’on roule sur le sec. Les travaux effectués ont réduit les risques, mais ils n’auraient pas empêché le décès d’Anthoine Hubert et les graves blessures de Juan Manuel Correa en F2 en 2019.

Ils n’auraient pas non plus empêché l’énorme carton qui avait eu lieu aux 24 Heures de Spa 2021, qui avait envoyé plusieurs pilotes dont Jack Aitken à l’hôpital. Car un virage en aveugle qui se négocie à 300 km/h en Formule 1 est et restera toujours dangereux.

Quant à la ligne droite de Kemmel, on sait qu’elle est dangereuse de par sa vitesse, et aussi par le fait qu’elle se situe entre une forêt et une butte de terre, et que l’eau projetée a tendance à y stagner en l’air.

Un pilote a dit que traverser les projections d’eau dans cet endroit est comme passer dans du brouillard, ce qui n’est jamais rassurant lorsqu’un peloton de 20 voitures roule à 320 km/h. Et c’est à cet endroit que Dilano van ’t Hoff avait perdu la vie après un accident en FRECA en juillet 2023.

Le jeune pilote avait perdu le contrôle sous la pluie, percuté le rail, et il avait été percuté par un concurrent qui n’avait pas pu le voir. La direction de course avait été lourdement pointée du doigt, car ayant relancé la course pour quelques secondes alors que l’on arrivait au terme du temps.

La majorité des pilotes applaudit la prudence

Dès lors, comment blâmer Rui Marques de ne pas vouloir prendre de tels risques avec la Formule 1 ? Il est facile de vouloir lancer à tout prix une course pour profiter du spectacle, mais on sait aussi que la direction de course et la FIA seront les premières sur le banc des accusés - et à juste titre - si un drame survient.

C’est en plus ce que l’on avait particulièrement reproché à Michael Masi lorsqu’il avait lancé une séance d’essais avec une grue en piste au GP de Turquie 2021. Et c’est aussi Niels Wittich qui avait été sous le feu des critiques quand il avait relancé le GP d’Australie 2023 pour deux tours, créant un chaos que tous avaient jugé inutile.

Et c’était pourtant une course sur le sec, sans risques particuliers, et sans aucun facteur aggravant. Dès lors, pourquoi critiquer ce type de décision tout en refusant de comprendre la volonté de limiter l’accumulation de risques sous la pluie, surtout sur un circuit qui est dangereux ?

Oscar Piastri a d’ailleurs rappelé que ce sont les pilotes eux-mêmes qui veulent prendre moins de risque : "Ces dernières années, en particulier ici, nous avons fait savoir à la FIA que nous préférions la prudence plutôt que de prendre des risques. Je pense que c’est ce que nous avons fait."

"Si vous aviez été exigeants, nous aurions peut-être pu faire un tour de formation de moins. Mais dans l’ensemble, si c’est juste un tour trop tôt, est-ce que ça vaut la peine de prendre un risque ? Non. De plus, à l’avant nous sommes les pires pilotes à qui demander un avis, car nous avons le moins de voitures devant nous."

"Au premier départ, même avec juste Lando devant moi, je ne voyais rien. Imaginez ce que c’est pour les gars à l’arrière. C’est toujours une chose difficile à équilibrer parce que les gars à l’avant ont la tâche plus facile que ceux à l’arrière."

Le douloureux souvenir d’Anthoine Hubert

Il suffit de parler aux personnes qui étaient présentes à Spa-Francorchamps en ce funeste 31 août 2019, le jour où Anthoine Hubert est décédé en haut du Raidillon, pour comprendre l’onde de choc que provoque un décès dans le paddock, et la manière dont ce mauvais souvenir sera à jamais lié à l’histoire du circuit.

Sans parler de la douleur de la famille, des proches et amis, dont les autres pilotes français. C’est pour cela qu’il n’est pas étonnant de voir Pierre Gasly - qui avait été très vocal à Suzuka en 2022 en croisant une grue sous la pluie - prendre le parti de la FIA et de son excès de prudence.

"Le premier tour où on est partis on ne voyait rien, donc c’était extrêmement dangereux. Après il y avait la pluie autour du circuit. La question est toujours de savoir si l’on aurait pu partir dix minutes plus tôt ou plus tard" a déclaré le pilote Alpine F1.

"La finalité c’est que pour nous, les pilotes, quand on prend le départ à 300 km/h sur ce circuit, connaissant les précédents, il vaut mieux dix minutes trop tard que trop tôt. Je pense qu’ils ont fait le bon choix en termes de sécurité. La question est toujours de savoir cinq minutes plus tôt, dix minutes plus tôt... mais jusqu’à quel point ? Et jusqu’à quels risques ?"

Esteban Ocon avait lui aussi perdu un ami en 2019, et il n’est pas surprenant de le trouver du côté de la prudence : "C’était très bien géré de la part de la FIA, ils ont fait ce qu’il fallait pour notre sécurité et c’est le plus important."

Et puisqu’il est coutume - notamment sur les réseaux sociaux - de souvent dévaloriser les pilotes qui veulent de la prudence comme étant peureux, rappelons qu’Ocon et Gasly ont terminé sur le podium à Interlagos l’an dernier après avoir été les plus rapides en piste lors de la phase de pluie la plus intense de la course.

"Autant avoir les yeux bandés"

Du côté de la GPDA (Grand Prix Drivers’ Association), l’association des pilotes de Formule 1, on est également unanimes. Son directeur, George Russell, pense qu’il est inadmissible de faire prendre trop de risques aux pilotes.

Déjà en 2023, quelques semaines après le décès de Dilano van ’t Hoff, et alors que de la pluie était annoncée à Spa pour la course, le pilote Mercedes F1 avait déclaré que la FIA avait "une grande responsabilité" si elle envoyait les pilotes en piste. Un avis qu’il conserve, deux ans plus tard.

"Le fait est que, quand on roule à plus de 320 km/h au départ d’Eau Rouge et qu’on ne voit absolument rien, autant avoir les yeux bandés, ce n’est pas de la course, c’est juste de la stupidité. Donc, sachant que le temps allait clairement être sec à partir de 16 h, je pense qu’ils ont pris la bonne décision" a déclaré Russell.

Carlos Sainz, qui est maintenant le deuxième directeur de la GPDA, rejoint l’avis de son collègue et néanmoins rival : "Compte tenu du mauvais historique de la course, mieux vaut être trop prudent que de pécher par excès de risque."

"J’ai beaucoup de respect pour le directeur de course, car il nous a dit après Silverstone et les accidents là-bas qu’il jouerait la carte de la sécurité ici, et c’est ce qu’il a fait. C’est pourquoi il vaut mieux prévenir que guérir."

Son ancien équipier Charles Leclerc a lui aussi été du côté de la FIA, même s’il s’interroge sur le fait que le départ aurait pu être donné un peu plus vite pendant la période de roulage derrière la Safety Car. Mais il reste convaincu qu’il ne fallait pas agir autrement.

"Sur un circuit comme celui-ci, avec ce qui s’est passé historiquement, je pense qu’il ne faut pas l’oublier. Je préfère la prudence que trop tôt. Nous informerons probablement les personnes qui ont pris cette décision que c’était peut-être un peu tardif, mais que je n’aurais rien changé."

Frédéric Vasseur, son directeur chez Ferrari, est lui aussi satisfait de ce qu’a fait la direction de course, rappelant que les conditions étaient atroces à 15h, et que vouloir précipiter les choses à cinq minutes près peut s’avérer très dangereux.

"Sauf les 15 premiers tours, mais tous les pilotes, y compris ceux qui avaient pris des options mouillées, étaient contents de ne pas partir car c’est trop dangereux dans ces conditions, on ne voyait rien. On peut toujours discuter s’il fallait partir cinq minutes avant ou cinq minutes après, mais la sécurité passe avant tout et tout le monde est d’accord avec ça."

Un problème surtout lié à Spa-Francorchamps

En conclusion, on se rend compte que la FIA n’aura jamais la solution idéale, tant les critiques sont nombreuses dans toutes les circonstances. Lorsque le directeur de course Charlie Whiting tentait de faire rouler les voitures derrière la Safety Car pour faire évacuer l’eau, les reproches fusaient sur les tours perdus à neutraliser la course.

Quand la prudence est de mise, les critiques fusent sur un prétendu manque de courage des pilotes, et sur le fait que la Formule 1 aurait changé et perdu sa nature sélective. Sans oublier que la sélection en Formule 1 ne doit pas devenir une course à la mort.

Mais si la FIA ne joue pas la prudence et qu’un drame se produit, elle risque non seulement le déchainement des critiques, mais aussi des poursuites judiciaires. Et c’est là qu’entre en compte le manque de discernement des critiques.

Il est en effet facile de critiquer sans avoir aucune responsabilité dans les décisions, mais le directeur de course joue, quant à lui, sa carrière et en quelque sorte sa vie aussi. D’où l’excès de prudence que l’on peut voir désormais.

Et au milieu des critiques d’anciens pilotes ou consultants en tous genres, on peut enfin se demander qui a vraiment envie de revoir des crashs similaires à l’énorme carambolage de 1998, qui avait impliqué 13 voitures, et lors duquel on a avait évité plusieurs drames de peu.

Et quand on voit que des courses se déroulent sous la pluie sans problème ailleurs, on peut aussi se dire que cette prudence qui est réservée à Spa-Francorchamps est simplement un inconvénient lié à l’avantage d’avoir devant nous un des circuits les plus spectaculaires, les plus sélectifs, mais aussi les plus dangereux.


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