Ocon-Bearman, un duel brouillé par ’une bataille pas toujours équitable’

Le directeur de Haas F1 le reconnait alors que le Français est en danger

Ocon-Bearman, un duel brouillé par ’une bataille pas toujours équitable’
Auteur : Franck Drui
19 août 2026 - 10:09

Les statistiques brutes pourraient donner l’impression que le duel interne chez Haas F1 est largement joué en 2026. Ollie Bearman mène Esteban Ocon 18 points à 3 au championnat, 11 à 4 en qualifications et 9 à 3 en course. Pourtant, derrière cette nette domination du Britannique se cache une réalité beaucoup plus complexe : Haas peine depuis plusieurs mois à garantir à ses deux pilotes des pièces offrant exactement les mêmes performances.

Sur le papier, l’écart est difficile à ignorer. Bearman a inscrit six fois plus de points qu’Ocon et domine également très largement les confrontations directes. Mais le jeune pilote de 21 ans lui-même refuse de résumer la saison à ces chiffres, en raison d’un problème de cohérence des pièces qui affecte la VF-26 à différents moments.

Bearman a ainsi reconnu que le duel entre les deux pilotes n’était "pas toujours une bataille équitable". Un constat particulièrement important alors que Haas cherche à comprendre pourquoi certaines pièces produisent des niveaux d’appui ou d’équilibre différents d’une monoplace à l’autre.

Ayao Komatsu ne cache plus les difficultés rencontrées par Haas avec la régularité des performances de ses composants. Le problème a touché les deux pilotes à différents moments de la saison, obligeant parfois l’équipe à multiplier les changements de pièces, y compris entre deux séances d’un même Grand Prix.

Esteban Ocon a été le plus vocal sur le sujet. Le Français estime n’avoir bénéficié de performances réellement normales de sa monoplace qu’à Suzuka et à Silverstone.

Interrogé sur sa première moitié de saison, Ocon avait livré un constat particulièrement sévère : "Trop de difficultés, vraiment. Trop de problèmes, trop de choses qui nous ont empêchés de performer."

"C’est probablement la première moitié de saison la plus difficile que j’aie jamais connue en termes de régularité de la voiture d’une course à l’autre et du nombre de problèmes que j’ai rencontrés cette année."

Cette situation a conduit Haas à procéder à de nombreux échanges de composants entre les deux voitures afin de tenter d’identifier les éléments responsables des écarts de comportement.

À Barcelone, par exemple, la voiture de Bearman avait été décrite comme "terrible" lors des EL3 en raison de différences de performance entre certaines pièces. Komatsu avait alors estimé que le Britannique avait été "fortement pénalisé" pour le reste du week-end.

Ocon avait lui aussi été confronté à un problème similaire lors des essais en Autriche, avant que Haas ne procède à des changements de pièces.

"Cela a été difficile, clairement, parce qu’on veut toujours arriver le week-end et que tout soit fluide, simplement travailler normalement sur la voiture, l’affiner et en tirer le maximum, mais c’est comme ça que les choses se sont passées," explique Ocon.

"Je continue à travailler avec l’équipe pour l’aider autant que possible à comprendre ces problèmes et essayer de choisir ce qui est le meilleur pour nous."

Le Français veut néanmoins afficher sa confiance dans la capacité de Haas à sortir de cette situation.

"Tous ensemble, je suis sûr que nous allons nous en sortir. Il est vrai que cela dure depuis un certain temps maintenant, ce qui est difficile, mais nous restons soudés et nous allons régler le problème."

À Budapest, Haas a une nouvelle fois tenté de modifier la situation. Ocon a notamment reçu un autre fond plat ainsi qu’un nouvel aileron arrière provenant du stock de pièces de l’équipe avant les premiers essais libres.

Le Français a également obtenu une évolution qu’il réclamait depuis quelque temps : une direction plus légère.

"Il a toujours voulu une direction plus légère sur cette voiture," explique Hoagy Nidd, responsable de l’ingénierie de la monoplace chez Haas.

"Nous avons réussi à la lui donner, et il était donc plutôt satisfait dès le début."

Ocon restait toutefois prudent après avoir vécu une situation similaire à Spa. Satisfait de sa monoplace le vendredi, il avait ensuite vu son comportement se dégrader lorsque le moteur utilisé pour la course avait été installé le samedi, avec notamment une "perte d’appui à l’arrière et un déséquilibre entre l’avant et l’arrière".

Cette fois, la dynamique s’est poursuivie jusqu’aux qualifications en Hongrie. Ocon a devancé Bearman de deux dixièmes en Q1, tandis que le Britannique était éliminé dès la première partie de la séance.

En course, Ocon a également terminé devant son équipier, ce qui ne lui était arrivé qu’une seule fois auparavant cette saison lorsque les deux Haas avaient franchi l’arrivée.

"Nous avons retrouvé la régularité," se réjouissait Ocon après le Grand Prix. "La voiture était saine tout le week-end. Nous avons réussi à conserver les mêmes performances du vendredi au samedi puis au dimanche, ainsi que le même équilibre de la voiture, etc. Donc c’était bien."

Le problème de Haas ne se limite toutefois pas à quelques week-ends isolés. Il complique surtout la capacité de l’équipe à faire rouler deux monoplaces permettant à leurs pilotes d’exploiter simultanément le potentiel théorique de la VF-26.

Pour Bearman, chaque week-end devient ainsi une sorte de loterie : il faut espérer ne pas être celui qui hérite des pièces les moins performantes.

"Ça a été un week-end horrible, horrible, et c’est simplement le signe de notre manque de cohérence, parce que si ce n’est pas moi, comme ça a été le cas ce week-end, et peut-être une ou deux autres fois, c’est la voiture d’Esteban qui se retrouve soudainement avec 10 à 15 points d’appui en moins," expliquait-il le dimanche à Budapest.

"Donc, en quelque sorte, vous espérez simplement être du bon côté et, si vous l’êtes, vous allez passer un week-end correct, et si vous ne l’êtes pas, vous allez en vivre un très, très long. Nous avons eu droit au long week-end."

C’est précisément pour cette raison que Bearman avait refusé, avant le Grand Prix de Hongrie, de tirer une quelconque satisfaction excessive de son avantage statistique sur Ocon.

Lorsqu’il lui avait été demandé s’il était surpris de devancer aussi largement son équipier, il avait répondu : "C’est une situation difficile qui se produit dans notre équipe. L’incohérence entre nos pièces a été assez importante. J’ai été du mauvais côté et j’ai aussi été du bon côté, mais c’est dommage parce que cela signifie que vous êtes toujours en train de poursuivre une cible mouvante. Du jour au lendemain, nous pouvons avoir des changements dans l’équilibre de notre voiture sans nous y attendre."

Le Britannique insiste donc sur la nécessité de replacer les chiffres dans leur contexte.

"Tout cela pour dire que ce n’est pas toujours une bataille équitable, celle que nous menons, et parfois nous avons l’impression de nous battre presque avec les mains attachées derrière le dos."

Bearman n’en minimise pas pour autant ses propres performances, qui constituent l’une des principales satisfactions de Haas cette saison.

"Bien sûr, j’ai le sentiment de réaliser de très bonnes performances et je vois vraiment un progrès dans mes performances par rapport à il y a douze mois, et même depuis le début de la saison. C’est tout ce que je peux faire. Cela a été un défi pour nous. Je suis satisfait de ce que je fais, mais l’histoire n’est pas nécessairement celle que vous voyez dans le titre."

Une énigme encore difficile à expliquer

Le fond du problème reste d’ailleurs partiellement mystérieux. Haas a identifié et corrigé certaines causes, mais toutes les incohérences n’ont pas encore été expliquées à l’usine.

Komatsu le reconnait pour la reprise de la F1 à Zandvoort.

"Certaines choses que nous avons identifiées, nous les avons résolues, mais nous avons encore des problèmes à régler."

Cette incertitude arrive à un moment où il est déjà particulièrement difficile de comparer les performances des pilotes en raison des spécificités des unités de puissance de 2026. Les écarts d’exploitation du moteur, de récupération d’énergie ou encore de comportement aérodynamique rendent les confrontations directes moins simples à interpréter.

Chez Haas, les différences de performance entre les pièces ajoutent donc une couche supplémentaire de complexité.

Et même l’écart de 18 points à 3 au championnat doit être nuancé. Une partie importante de celui-ci a été construite au début de la saison, lorsque Haas disposait d’une monoplace capable de se mêler ponctuellement à la lutte avec Red Bull, notamment à Shanghai. Bearman avait alors bénéficié d’un scénario de course favorable, tandis qu’Ocon avait connu un tout autre destin.

"Il est très difficile, de l’extérieur, de voir l’écart entre les équipiers," admet Komatsu aujourd’hui

"Si vous regardez la différence de points, une partie de cet écart est également due à la voiture de sécurité. À Shanghai, Ollie a pleinement bénéficié de son arrêt sous VSC ou derrière la voiture de sécurité et a terminé cinquième. Esteban n’en a pas bénéficié et a percuté Franco Colapinto, terminant 14e."

Komatsu cite également le Grand Prix de Belgique pour illustrer à quel point les statistiques peuvent être trompeuses.

"Puis, à Spa, le vendredi, lorsqu’il était satisfait de la voiture, il était raisonnablement proche d’Ollie. Il était à moins de deux dixièmes. Puis, à partir du samedi, il n’était simplement plus satisfait de la voiture. Mais honnêtement, nous n’avons presque rien changé. Nous ne comprenons toujours pas pourquoi."

Pour le directeur de Haas, le ressenti d’Ocon constituait pourtant un indicateur intéressant.

"Mais clairement, lorsqu’il était satisfait, ce n’est pas une question de temps au tour. Il a évidemment un bon ressenti de la voiture. Donc, sans regarder son temps au tour, il disait : ’Oui, je suis satisfait de cette voiture’. Devinez quoi ? Il était proche d’Ollie."

"Mais en EL3, il sort, et immédiatement il dit que la stabilité a disparu. Nous ne comprenions pas pourquoi. Il était absolument nulle part par rapport à Ollie."

"Donc oui, je pense qu’il est très, très difficile d’avoir une vision fidèle de la situation entre nos deux pilotes."

Un élément qui pèsera dans le choix des pilotes

Cette situation constitue forcément une complication lorsqu’il s’agit d’évaluer la composition de l’équipe pour les prochaines saisons. Si un pilote dispose régulièrement de pièces moins performantes que son équipier, les résultats bruts ne peuvent pas être utilisés sans précaution pour juger sa valeur.

Komatsu estime néanmoins être capable de tenir compte de cette donnée lorsqu’il prendra ses décisions.

"Au moins, je sais exactement ce qui se passe. Donc oui, je peux tout remettre dans son contexte, si vous voulez."

Cela ne signifie pas que la domination de Bearman doit être remise en cause. Même en tenant compte des circonstances, le Britannique a clairement été le meilleur pilote Haas en 2026.

Et si l’équipe avait continué à développer sa monoplace au même rythme qu’au début de la saison, il y aurait peu de raisons de penser que Bearman n’aurait pas conservé une avance confortable sur Ocon.

Les chiffres le confirment d’ailleurs sur la durée : Bearman a passé 64% des tours de course de la saison devant son équipier, contre une répartition quasiment équilibrée l’an dernier. La contre-performance de Budapest constitue ainsi davantage une exception qu’une tendance dans une deuxième saison de Formule 1 globalement très convaincante.

C’est précisément ce contexte qui explique pourquoi l’avenir d’Ocon fait l’objet de nombreuses spéculations, alors que la principale interrogation concernant Bearman est plutôt de savoir si Haas sera capable de conserver son jeune pilote face aux sollicitations extérieures.

Pour Ocon, la deuxième moitié de saison devra donc probablement ressembler davantage à la Hongrie qu’aux courses précédentes. Le Français doit retrouver régulièrement le niveau de performance affiché à Budapest pour inverser une dynamique qui lui est défavorable.

Son avenir ne sera toutefois pas nécessairement décidé à partir de l’écart final au championnat. Les responsables de Haas savent que les 18 points de Bearman contre 3 pour Ocon ne racontent pas toute l’histoire.

Le véritable enjeu sera de savoir ce que le Français pourra apporter au fameux "contexte" dont parle Komatsu. Pour Ocon, le temps presse néanmoins. La bataille n’est peut-être pas parfaitement équitable, mais il lui faudra multiplier les week-ends comme celui de Budapest pour convaincre Haas qu’il reste le bon choix pour la suite de l’aventure.


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