Le retour d’un motoriste indépendant en F1 est-il voué à l’échec ?
Les défis sont nombreux et compliqués
L’avenir de la Formule 1 selon Mohammed Ben Sulayem, le nouveau président illimité de la FIA, repose sur des moteurs V8 atmosphériques à l’hybridation très légère. Et si cette formule revient à celle connue entre 2009 et 2013, elle ramène aussi avec les projets du président la possibilité de voir un motoriste indépendant fournir des blocs propulseurs à des clients, sans avoir sa propre équipe d’usine, comme le faisait Cosworth jusqu’en 2013 pour les petites équipes du peloton (photo ci-dessus).
Cette idée née d’une impulsion de Ben Sulayem a été officiellement lancée par la fédération, et il faudra essayer de trouver un fabricant qui acceptera de dépenser des sommes colossales dans un programme qui lui rapportera quelques millions chaque année.
Car même si les futurs moteurs, quand bien même ils seraient validés avec cette architecture qui constituerait un retour en arrière technique, coûteront toujours une importante somme d’argent à développer. Les questions de retour sur investissement et de rentabilité se poseront indéniablement, en plus d’autres problèmes.
"Proposer un moteur client parallèlement à ce qui est aujourd’hui essentiellement une formule de moteurs de constructeurs, que la F1 poursuit depuis de nombreuses années, constitue un changement de direction majeur" rappelle l’ancien ingénieur Gary Anderson dans les colonnes de The Race.
"Cela nécessite une réflexion très approfondie avant de prendre des décisions hâtives, ou même avant de faire des déclarations publiques comme celle du président de la FIA, Mohammed Ben Sulayem."
Selon le Britannique, ce modèle ne sera pas viable, et il n’y a aucune chance de le rendre fonctionnel, même avec une formule moteur moins chère : "Ça n’a pas fonctionné à l’époque et ça ne fonctionnera pas aujourd’hui."
"Vous souvenez-vous du lancement d’un appel d’offres pour des moteurs et des boîtes de vitesses standardisés afin d’équiper toutes les voitures pour la période 2010-2012 ? Probablement pas, ce qui montre en soi que ce genre de chose n’est pas une bonne idée, même si tout cela s’inscrivait dans une bataille politique plus large."
"Le monde des fournisseurs de moteurs de F1 n’a jamais été stable. Ferrari est la seule équipe qui est restée fidèle à son propre moteur et a continué tout au long de mes 53 années passées dans et autour du championnat. Nous avions l’habitude d’écouter la Ferrari chauffer le matin parce que son bruit se distinguait de tous les autres."
Selon lui, un des problèmes est que les constructeurs ont déjà une présence instable, et il craint que la FIA ne fasse pas ce qu’il faut pour aller chercher un client universel, et le faire rester de manière pérenne dans la catégorie reine.
"La F1 est un animal bien différent aujourd’hui, mais nous devons toujours nous rappeler que des constructeurs comme Toyota, BMW, Peugeot et Honda, pour n’en citer que quelques-uns, sont venus et repartis sur un coup de tête suite à une décision de conseil d’administration."
"Nous devons également nous rappeler que les problèmes que nous rencontrons actuellement avec les unités de puissance sont générés à 99 % par l’organe directeur, la FIA. C’est elle qui a rédigé les règlements qui nous ont placés dans cette situation. Le 1 % restant est probablement à la demande d’un ou plusieurs constructeurs."
"Beaucoup de gens étaient opposés à ce concept hybride bien avant son introduction en 2014, mais il a été imposé de force. Plus nombreux encore étaient ceux qui s’opposaient aux modifications des unités de puissance pour 2026, affirmant publiquement que l’équilibre entre la récupération et le déploiement d’énergie était défaillant."
"Mais là encore, tout cela est tombé dans l’oreille d’un sourd. On peut soutenir que l’idée de ce moteur client est judicieuse, car elle signifie qu’il y a toujours un moteur de F1 disponible, ce qui réduit l’influence des constructeurs."
Mais selon Anderson, l’idée d’un moteur indépendant est basée sur un problème qui n’existe pas, celui d’un prétendu traitement de faveur accordé aux équipes d’usine, une légende qu’il réfute et qu’il attribue aux équipes clientes.
"Rappelez-vous que certaines de ces discussions sont motivées par le fait que Red Bull possède et gère deux équipes, et par le fait que d’autres fabricants d’unités de puissance fournissent des équipes clientes."
"Certaines équipes craignent que si elles ne suivent pas la ligne du constructeur, elles recevront un traitement de second choix. C’est de la pure paranoïa. Contentez-vous de ce que vous avez, tirez-en le meilleur parti et vous améliorerez vos résultats. Ne commencez pas à blâmer les autres pour vos problèmes."
Et surtout, l’ingénieur est convaincu que la présence d’un moteur dont le coût serait plafonné pourrait décourager les constructeurs de continuer à fabriquer leur propre bloc propulseur, bien plus coûteux, s’il n’y a pas un écart de performance.
"Cependant, vous pouvez être absolument certain que les constructeurs feront pression pour que le moteur client soit inférieur. Après tout, pourquoi dépenseraient-ils tout cet argent s’il existe une option bon marché qui les bat ?"
"Cela irait à l’encontre des tentatives d’égaliser les équipes par des mesures telles que le plafonnement des coûts, les versements plus équitables des Accords Concorde et les restrictions sur les essais aérodynamiques, qui doivent rester en place pendant de nombreuses années encore avant que nous n’ayons véritablement 11 équipes au potentiel similaire en F1. Alors pourquoi créer une formule à deux vitesses ?"
Une question qu’il faudra résoudre avant de lancer officiellement une réglementation précise, et surtout avant de lancer un appel à candidatures pour un possible motoriste indépendant, pour lequel il faudra établir un cadre précis, tant mécanique que financier.
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