Formule 1

Tricherie, opacité, collusion ? Que cache l’accord secret entre la FIA et la Ferrari ?

Difficile de le savoir… mais la colère succèderait au mystère parmi les autres écuries

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Par A. Combralier

1er mars 2020 - 12:07
Tricherie, opacité, collusion ? Que (...)

Un communiqué aussi surprenant que sibyllin…

Si la FIA avait voulu rajouter de l’huile sur le feu, elle ne s’y serait pas prise autrement… Alors que les essais de Barcelone se concluaient, le paddock a reçu, non sans surprise voire stupeur, un communiqué particulièrement sibyllin venant de la FIA, vendredi dernier.

Ce communiqué était censé enterrer la polémique autour des accusations de tricherie de Ferrari sur son unité de puissance (Red Bull et d’autres équipes soupçonnent Ferrari de manipuler le capteur de débit de carburant, pour fournir plus de carburant que la réglementation ne le permet, apportant ainsi un gain de puissance contraire à l’esprit du règlement). Mais ce faisant, la FIA n’a fait qu’allumer un autre incendie.

Pour rappel, voici ce que disait ce fameux communiqué : « La FIA annonce qu’après des investigations techniques approfondies, elle a terminé son analyse du fonctionnement de l’unité de puissance de la Scuderia Ferrari et est parvenue à un accord avec l’équipe. Les détails de l’accord resteront entre les parties. La FIA et la Scuderia Ferrari sont convenues d’un certain nombre d’engagements techniques qui amélioreront la surveillance de toutes les unités de puissance de Formule 1 pour les prochaines saisons et elle aidera la FIA dans d’autres tâches réglementaires de la F1 et dans ses activités de recherche sur les émissions de carbone. et des carburants durables. »

Ce communiqué laisse ainsi plusieurs inconnues, et non des moindres. Ferrari avait-elle enfreint le règlement, ou non ? L’utilisation du V6 Ferrari se situait-elle ainsi dans une zone rouge (comportement manifestement interdit) ou dans une zone grise, qui laisserait de la place à une marge d’interprétation (Ferrari aurait respecté la lettre du règlement, mais pas son esprit) ? Si Ferrari avait bien enfreint les règles, pourquoi ne pas le dire publiquement, et pourquoi ne pas dire comment ? Et pourquoi ne pas annoncer de sanction, au lieu de trouver un « accord » mystérieux qui ouvre la voie à toutes les imaginations ? Pourquoi, en somme, ce total manque de transparence de la FIA sur cette affaire ?

La déclaration de la FIA est en effet déroutante, pour ne pas dire inquiétante. Il est possible d’imaginer bien des choses…

Par exemple : pourquoi, à la fin du communiqué, la FIA précise que cet accord permettra à Ferrari de soutenir les efforts de la Fédération pour réduire les émissions carbone et développer les biocarburants ? Quel est le rapport entre cet aspect écologique de la déclaration, et la tricherie de Ferrari ? Il serait possible d’imaginer qu’en échange d’une certaine clémence, la Scuderia consacre quelques millions d’euros à de la Recherche et Développement sur ce sujet, dans une forme de compensation, qui tiendrait évidemment de l’arrangement entre ami, en dehors de tout cadre réglementaire. Mais il ne s’agit bien sûr là que d’une conjecture au milieu de tant d’autres.

Les explications de Ferrari plus que jamais mises en doute

Ce communiqué jette, en tout cas, un sérieux doute sur la crédibilité des motifs avancés par Ferrari, pour expliquer les oscillations de sa performance moteur. Déjà, après la publication d’une directive technique de la FIA renforçant les contrôles sur les débits de carburant, les performances de Ferrari, en lignes droites et en puissance pure, paraissaient avoir chuté. Mattia Binotto avançait alors une explication pratique : Ferrari aurait décidé de rajouter de l’appui, pour mieux négocier les virages, ce qui se traduirait par une moindre vitesse de pointe. L’explication pouvait encore tenir.

A Abu Dhabi, les soupçons se renforcèrent encore, lorsque la FIA infligea à Ferrari une amende de 50000 € après que l’équipe avait déclaré une mauvaise quantité de carburant dans la voiture de Charles Leclerc. Ce qui renforcerait les soupçons autour du contournement de la limite de carburant…

Pour l’année 2020, Mattia Binotto prépare également les esprits : il a déjà annoncé que la SF1000 avait pour but de renforcer la vitesse de passage en virages, ce qui se paierait au niveau de la traînée et donc des lignes droites. Dans la lignée de la fin de l’an dernier, donc...

Désormais, le directeur d’équipe avance une autre explication : Ferrari se serait concentrée, en plus de l’appui en virages, sur la fiabilité : « Je pense que sur le plan de la performance générale du moteur, nous ne sommes pas aussi forts que l’an dernier. Nous nous sommes concentrés sur notre fiabilité, et c’est quelque chose qui compromet au bout du compte la performance. »

« Mais la traînée affecte de manière significative la vitesse. Quand vous recherchez une meilleure vitesse de pointe, il faut s’occuper de la traînée et de la puissance du moteur en lui-même. Nous travaillerons sur les deux à l’avenir, sans aucun doute. La trainée, c’est un problème que vous pourrez finalement régler plus tôt que l’autre problème – la puissance du moteur ; car pour ce dernier sujet, il faudra attendre l’installation de la deuxième unité de puissance de l’année. »

En substance, Mattia Binotto annonce ainsi déjà que la performance de la nouvelle unité de puissance Ferrari serait moindre en 2020 qu’en 2019 ! Un tel pas en arrière serait du jamais vu depuis 2014. Et il interroge : car même si une équipe travaille sur la fiabilité, cela permet aussi généralement de débloquer des performances moteur, en faisant tourner l’unité de puissance de manière plus exigeante ; au minimum, la performance devrait être égale. Étrange donc…

Les équipes s’interrogeraient sur la crédibilité et de l’impartialité de la FIA

Toutes ces zones d’ombre entourent cet accord de mystère… et de colère. Car selon la BBC, et comme l’on pouvait s’y attendre, les équipes auraient réagi avec « colère » à ce communiqué. Elles soupçonnent évidemment une certaine collusion entre la FIA (jadis surnommée Ferrari International Assistance…) et la Scuderia. Elles se demanderaient, également, comment elles pourraient avoir confiance en l’avenir dans la Fédération pour surveiller étroitement les infractions au règlement technique – et pour les punir d’une manière juste et équitable.

C’est toute la crédibilité et l’impartialité de la Fédération qui sont interrogées par cette affaire. Il reste ainsi, désormais, à voir si des équipes (Red Bull ?) porteront une fois de plus plainte contre Ferrari. Ce qui est sûr, c’est que l’unité de puissance rouge va être scrutée de très près à Melbourne.

L’accord entre la FIA et la Ferrari met certainement en question le cadre de fonctionnement de la Fédération. Ce type d’accord se verrait-il dans d’autres sports ? Imaginerait-on une équipe cycliste, soupçonnée de dopage, trouver un accord secret avec l’Union cycliste internationale, précisant que l’équipe en question s’engagerait à soutenir les efforts de l’UCI pour lutter contre le dopage ? S’il y a faute, il doit y avoir sanction ; mais un arrangement à l’amiable risque d’être extra-légal, et sans doute extra-moral.

Cet arrangement fleure bon les années 70 ou 80, du temps où la transparence n’était pas un prérequis, du temps aussi où les affaires pouvaient se régler en coulisses, sans que les réseaux sociaux ne leur donnent beaucoup de caisse de résonance. Mais nous avons changé d’ère : la transparence est désormais une exigence, et vouloir cacher un accord ne fait que démultiplier les commentaires à ce sujet.

Le Cardinal de Retz disait que « l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » ; mais en restant à ce point floue, la FIA s’est certainement attirée bien des ennuis.

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