Formule 1

‘Ses rêves étaient mes rêves, mes rêves étaient ses rêves’ : l’hommage poignant de Gasly à Hubert

‘Je vais porter ses rêves, ses ambitions, avec moi. Je t’aime, mon pote’

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Par Alexandre C.

23 mars 2021 - 11:49
‘Ses rêves étaient mes rêves, mes (...)

Dans une tribune émouvante dans laquelle il revient notamment sur l’injustice qu’il a vécue dans le garage Red Bull (voir notre article), Pierre Gasly évoque aussi longuement, et avec une grande émotion, son ami Anthoine Hubert, disparu à Spa en 2019 des suites d’un accident fatal au Raidillon.

Le pilote AlphaTauri décrit d’abord, pour The Players’ Tribune, la nature de son amitié profonde avec « Tonio ». Une amitié faite aussi de compétitivité, de saine émulation, qui poussait l’un l’autre à aller plus loin et plus fort.

« Anthoine était un garçon sérieux. Il était très intelligent et passait beaucoup de temps à étudier, ce qui lui évitait les ennuis. Il était strict avec lui-même, même à un jeune âge, et j’ai appris beaucoup d’autodiscipline de lui. On se nourrissait de l’énergie de l’autre. C’est comme ça qu’on était. »

« Quand on disait, "je vais être en F1 un jour"... Tout le monde levait les yeux au ciel. Même quand on faisait du karting - même quand on était dans un endroit où TOUT LE MONDE aimait la course, aimait le rêve - personne ne croyait en nous. Il y avait comme une acceptation que les petits Français ne réussissent pas. Et il semblait que tout le monde autour du sport devait nous rappeler à chaque étape que nous n’y arriverions pas. »

« Pour être tout à fait honnête, je pense qu’au fond de nous-mêmes, Anthoine et moi pensions que nous n’y arriverions pas. Les chances n’étaient vraiment pas en notre faveur. Nous avions du talent, nous avions de la passion - mais nous n’avions pas un soutien financier fou ni aucune des autres ressources dont on a souvent besoin pour se donner une chance d’avoir une place. Mais notre rêve a fait de nous des amis. Et notre amitié nous a donné la chance de nous améliorer. »

« Et au fil du temps, il est passé du statut d’enfant sérieux avec le casque orange à celui d’ami, puis de frère. »

C’est ainsi avec une émotion sans pareille que Gasly apprit la terrible nouvelle à Spa.

« Mais ce samedi est arrivé, et mon monde a été bouleversé. J’ai perdu mon ami, mon frère. Dès que notre débriefing des qualifications de samedi s’est terminé, j’ai couru voir mes parents et ma petite amie, car je savais qu’ils auraient plus d’informations. Je me souviens qu’en descendant les escaliers, je les ai vus en train de sangloter. Je pouvais voir qu’ils étaient brisés. Et j’ai compris ce que cela signifiait. Je savais que mon ami était parti. »

« J’étais complètement brisé. J’ai pleuré jusqu’à ce que je ne puisse plus pleurer. Je n’ai jamais éprouvé un sentiment pire que ça dans ma vie. Jamais. »

« J’ai commencé à trembler. Je ne sentais plus mes mains. Je ne pouvais pas entendre ce que les gens disaient. Ma respiration est devenue irrégulière, et mes mains étaient si moites que j’ai eu du mal à sortir mon téléphone pour essayer de vérifier les nouvelles sur les médias sociaux. »

« Je n’étais pas préparé à cela. Honnêtement, j’avais laissé mon esprit vagabonder - pour penser que peut-être Anthoine était dans le coma ou quelque chose comme ça. Mais mort ? La mort ? Je n’ai jamais pensé que c’était possible. Vous savez, lorsque Jules Bianchi a été tué dans un accident en 2015 ... c’était la première fois depuis longtemps que quelqu’un de notre génération de coureurs, à n’importe quel niveau, était mort. C’est arrivé souvent il y a 40 ou 50 ans, mais maintenant ? Non. Non. »

« Il était si calculé. Il n’a jamais pris de risques stupides. Comment ça a pu lui arriver ? Pourquoi ? Il n’était pas censé… Il avait trop de choses à faire. Il traçait sa route. Je croyais vraiment qu’il allait être en F1 un jour. Les gens doutaient de moi, et je savais - je sais - combien il travaillait dur. Je l’avais vu toute ma vie. Je savais que si je pouvais le faire, lui aussi. Il était sur la bonne voie. »

« Un mois avant la course à Spa, juste avant que la F1 ne prenne sa pause estivale, nous étions à Budapest pour le Grand Prix de Hongrie. Le dimanche, un groupe d’entre nous est sorti pour dîner et a passé une excellente soirée dans la ville. Anthoine et moi avons passé la nuit à discuter. C’était juste une nuit ordinaire, vous savez ? Comme si on pensait qu’on allait en avoir des milliers avec nos amis. Et maintenant, je donnerais n’importe quoi pour avoir encore quelques heures comme ça avec Anthoine. »

A Monza, pour sa victoire l’an dernier, qu’il a bien sûr dédiée à Tonio, Pierre Gasly sentait qu’Hubert était quelque part avec lui, dans son cockpit...

« Ce jour-là, à Monza, quelqu’un veillait sur moi. »

« Je n’arrêtais pas de penser, "Aujourd’hui c’est mon jour. C’est MON jour. Il n’y a pas moyen que je laisse passer ce moment. Il n’y a pas moyen". »

« Et c’était mon jour. »

« C’était notre jour. »

« Ce tour de décélération... J’aimerais pouvoir le revivre un million de fois. La meilleure sensation. La meilleure. »

« Et puis j’ai pensé au garçon avec le casque orange. »

« Je l’ai senti là. Je savais qu’il regardait. »

« Ses rêves étaient mes rêves. Mes rêves étaient ses rêves. Et ce moment était notre moment. »

« Anthoine m’a appris tant de choses. Il n’y a pas un jour de course où je ne pense pas à lui. Je souhaite plus que tout qu’il soit sur la grille de départ cette année. Mais sa disparition m’a obligé à voir la vie d’une manière différente. Sur le podium en Italie, je n’ai rien pris pour acquis. J’ai célébré ce moment comme si c’était le seul que j’aurais jamais - parce que c’est ainsi que nous devrions tous vivre nos vies. »

« Profitez de ce que vous avez. Chérissez les gens et l’amour dans votre vie. »

« J’ai tellement de chance d’être ici, de faire ce que je fais. »

« Et je suis si chanceux d’avoir connu Anthoine Hubert. »

« Je vais porter ses rêves, ses ambitions, avec moi partout où je vais. »

« Je t’aime, mon pote. »

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