Formule 1

La santé mentale en F1 : la fin d’un tabou ?

Grâce à Hamilton, Russell, Norris et Grosjean notamment

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Par Alexandre C.

12 juin 2021 - 17:15
La santé mentale en F1 : la fin d’un (...)

La santé mentale des pilotes de F1 a été un sujet longtemps négligé ou méprisé dans les paddocks – ou du moins, les pilotes avaient relativement peur de s’ouvrir et d’exposer ainsi leurs faiblesses au grand jour.

Pour autant la récente actualité autour de Naomi Osaka à Roland-Garros a pu remettre ce sujet fondamental sur le devant de la scène. La numéro 2 mondiale de tennis avait, pour rappel, jeté l’éponge Porte d’Auteuil, ne voulant pas répondre notamment aux conférences de presse infligées par les organisateurs, qui la mettaient mal à l’aise psychologiquement et émotionnellement.

Dans une longue lettre sincère, Osaka est alors revenue en détail sur la question, soulignant que le sujet de la santé mentale dans le sport de haut niveau – alors que les athlètes sont soumis à de très fortes exigences – ne devait jamais être banalisé ou tu.

Hamilton soutient le courage d’Osaka, ‘une athlète incroyable’

Dans la foulée, au début de ce mois de juin, Lewis Hamilton, qui a toujours été en pointe sur ce sujet, à tenu à rendre hommage à Osaka et à son acte courageux.

Le pilote Mercedes – champion des champions – en profitait pour évoquer publiquement ses fragilités en termes de santé mentale, notamment au cours de son année de rookie en 2007 chez McLaren - dans une déclaration rare de sa part. Il soulignait alors combien être jeté dans "la fosse aux médias" est si délicat en particulier pour les rookies.

« C’est une athlète et un être humain incroyables. Son activisme a eu un impact considérable et, à un si jeune âge, il y a tellement de poids sur ses épaules. (...) Je me souviens que lorsque je suis arrivé en F1, l’équipe avait des RP [relations publiques], je n’ai jamais été préparé à être devant une caméra, on ne m’a jamais expliqué ce à quoi il fallait faire attention et on ne m’a jamais aidé à m’y retrouver. J’ai été jeté dans la fosse et je n’ai reçu aucune orientation ni aucun soutien. Donc c’est incroyablement éprouvant pour les nerfs, surtout quand vous avez toutes les bonnes intentions mais que les gens en profitent. »

La fin d’un tabou ? Le rôle de la nouvelle génération...

Le pilote Mercedes n’avait alors pas été le seul à évoquer publiquement la santé mentale en F1.

Lando Norris avait rejoint son collègue Lewis Hamilton à cette même occasion (début juin aussi), rappelant aussi l’engagement historique de McLaren sur ce sujet.

« Nous avons notre partenariat avec ’Mind’ et nous faisons beaucoup de choses avec eux, beaucoup au sein de l’équipe. Pas seulement pour les pilotes, mais aussi pour les mécaniciens, les ingénieurs et les gens de l’usine, pour leur permettre de s’exprimer et de dire ce qu’ils veulent dire, pour améliorer l’ambiance au sein de l’équipe et leur permettre de se sentir mieux aussi. »

Désormais pour Lando Norris, grâce à Osaka, grâce à McLaren, grâce à Lewis Hamilton, et grâce à l’évolution de la société en général, la santé mentale ne serait ainsi plus un sujet tabou dans le sport de haut niveau.

« La situation a changé. Seulement parce que ce sujet a été de plus en plus en avant, nous en avons parlé davantage et les gens ont été plus ouverts à ce sujet et des choses comme ça. »

Cette évolution des esprits ne vient donc pas de rien et est le fruit d’une maturation sensible au cours de cette décennie.

Il faut donc, en la matière, évoquer d’abord le rôle central joué par McLaren sur ce sujet – équipe bien plus ouverte et transparente sous l’ère Zak Brown que sous l’ère Ron Dennis, dont le comportement parfois tyrannique a sans doute pu en effrayer plus d’un (Zak Brown évoquant ainsi le passage de Dark Vador à Luke Skywalker récemment…). Par effet de ricochet peut-être, McLaren s’est ainsi largement engagée pour la santé mentale de ses employés, comme l’évoquait Lando Norris.

Du reste dès novembre 2020, Lando Norris s’ouvrait avec une incroyable sincérité sur ses doutes lors de sa saison de rookie (comme Lewis Hamilton en 2007) ; alors même que sa saison sur le circuit fut très réussie, le Britannique confiait qu’à l’intérieur, tout avait été difficile pour lui. Il en profitait aussi pour essayer de sensibiliser un large public, dont ses jeunes fans, à la question, montrant aussi la responsabilité sociétale des pilotes de F1.

« Avez-vous déjà lutté mentalement contre quelque chose - mais l’avez-vous caché au monde en affichant un visage de quelqu’un de courageux ? Je sais que je l’ai fait. Jusqu’à la fin de la saison dernière, j’ai travaillé avec un coach mental pendant quelques années - un autre excellent exemple de quelqu’un à qui je pouvais faire appel, pour travailler sur mes nerfs et me mettre dans un état mental plus positif. (…) C’est la santé mentale, quelque chose qui nous touche tous, mais c’est aussi quelque chose dont les gens n’ont pas l’impression de pouvoir parler. Il faut que cela change et j’espère que le travail que nous faisons chez McLaren pourra être un moteur pour une meilleure santé mentale pour tous. Si vous êtes aux prises avec votre santé mentale en ce moment, s’il vous plaît, ne luttez pas seul. Adressez-vous à quelqu’un à qui vous pouvez parler. »

Un autre jeune pilote (ce qui montre bien l’aspect générationnel de la question, même si l’exemple de Lewis Hamilton invite à le relativiser) a aussi beaucoup poussé pour faire reconnaître la santé mentale comme sujet de si haute importance : George Russell.

Après son Grand Prix à la fois magique et frustrant à Sakhir (il remplaçait alors Lewis Hamilton dans la Mercedes, et perdit deux fois le Grand Prix sur des coups du sort), George Russell comprit l’importance du mental en F1 pour réussir au plus haut niveau, pour gagner des Grands Prix.

En toute transparence, en avril dernier, il se confiait ainsi sur son évolution : « Évidemment, parler à sa famille et à ses amis, c’est bien, mais avoir l’avis d’un professionnel était vraiment important. Je me sens de plus en plus fort à ce sujet. Plus le temps passe, et comme j’ai aussi vécu ces moments difficiles, j’ai appris que le fait d’en parler à la bonne personne... Cela m’a permis de revenir plus fort, plus en forme, en meilleure santé que jamais, et d’être capable de performer grâce à cela. »

Et le pilote Williams regrettait aussi le côté « tabou » de la santé mentale dans le sport de haut niveau en général. Exposer ses failles, où serait le mal ?

« Je pense que la santé mentale est incroyablement importante. Tant de gens, les hommes en particulier, voient la psychologie comme une faiblesse, ce qui n’est absolument pas le cas. Votre esprit est l’outil le plus puissant de votre corps. Si vous avez mal aux dents, vous allez voir un dentiste. Si vous avez un problème psychologique, vous devez en parler à un professionnel. Il vous aidera dans ces moments-là, que ce soit sur le plan professionnel ou personnel. »

« Je lui parle une fois [à mon psy] toutes les six semaines et c’est bien d’avoir quelqu’un à qui se confier. Les hommes considèrent la santé mentale comme une faiblesse, mais ce n’est absolument pas le cas. Elle vous rend plus fort et vous permet de mieux vous comprendre. Il n’y a aucune raison d’être timide ou d’avoir honte. C’est le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, avec les réseaux sociaux qui sont brutaux pour tout le monde. »

Le rôle de Renault et de Grojsean

Dans cette évolution notable, il faut aussi souligner le rôle joué par Renault F1 sur ce sujet.

Daniel Ricciardo avait été par exemple sensibilisé sur ce sujet l’an dernier, notamment en dressant des pistes de travail avec l’association Mental Health Champions (à Enstone, pour Renault).

Daniel Ricciardo lui-même s’ouvrit alors largement sur ses doutes et ses fragilités en termes de santé mentale…

« Je suis confronté à un grand nombre de pressions et j’ai appris à composer avec au fil des années. C’était intéressant d’avoir l’occasion d’échanger avec les Mental Health Champions de Renault UK. J’ai constaté que des expériences n’étaient pas seulement liées à la F1, mais que tout le monde devait y faire face, qu’importe son métier. Nous avions tous des méthodes différentes pour faire face à des éléments tels que la pression et nous avons réfléchi sur l’importance de s’accorder du temps pour prendre soin de nous-mêmes. »

Et l’Australien confiait ses pistes personnelles pour faire face à la pression mentale : notamment écouter la musique avant chaque séance, ou échanger et converser avec les siens et son équipe.

« Il y a tellement de variables susceptibles de créer du stress dans mon travail. Par exemple, même après une bonne séance de qualification, une bascule s’effectue rapidement et vous pouvez facilement commencer à avoir des doutes sur le déroulement de la course. Afin d’éliminer ces facteurs supplémentaires de stress, vous devez identifier ces pensées et prendre des mesures. Pour moi, cela consiste à partager des idées ou à discuter avec l’équipe ou les ingénieurs. Maintenir une bonne forme physique m’est également important pour évacuer le stress. Je crois que le confinement aurait aisément pu mal tourner si j’avais arrêté de faire de l’exercice ou de m’entraîner, mais cela n’a pas été le cas. Je me sentais bien en poursuivant mon programme durant la pause et c’est toujours le cas. C’en est arrivé au point où je pense conserver un tel niveau de forme après ma carrière tant cela m’aide. »

Mais le pilote qui a été peut-être « pionnier » en la matière se nomme Romain Grosjean. En effet, après une première saison complète en F1 très difficile en 2012, marquée notamment par une course de suspension après l’accident de Spa, Romain Grosjean, qui avait été surnommé le « dingue du premier tour » (le choix du mot n’est pas innocent d’un point de vue psychologique) par Webber, avait mis les pieds dans les plats.

Il avait ainsi décidé de consulter un psychologue, sans hésiter à le rendre public… « Ça montre une force de se dire que l’on est capable de se faire aider sur des domaines où on peut à certains moments se poser des questions, ne pas avoir les réponses aux situations que l’on vit » confiait-il à ce sujet à RMC en 2019.

« Pendant très longtemps, on croyait que ce n’était que les fous qui voyaient les psys et non ce n’est pas que les fous qui voient des psys. Ou alors je suis un fou, mais non, je ne crois pas. Teddy Riner n’est pas fou, il est dix fois champion du monde et champion olympique, il voit une psy et il ne s’en cache pas. On voit la même psy. Je sais que dans le sport maintenant en France ça commence à se développer de plus en plus et on voit les bienfaits. »

En définitive se perçoivent deux éléments : non seulement la reconnaissance progressive de la santé mentale comme sujet à part entière dans le sport de haut niveau et donc en F1, mettant ainsi fin à des années de tabou. Du reste il n’est pas étonnant de voir cette évolution dans le contexte pandémique, qui a aussi multiplié les symptômes dépressifs parmi la population. Se dégage aussi la responsabilité sociétale des pilotes de F1 : avec des centaines de milliers de followers, parfois plus, sur les réseaux sociaux, les pilotes sont plus que des pilotes. Ce sont des porte-paroles ayant une vraie influence sur une large communauté et donc, de vraies responsabilités.

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