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Géopolitique et F1 : de quoi un Grand Prix en Arabie saoudite serait-il le nom ?

Trois répercussions économiques, politiques et géopolitiques majeures

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Par Olivier Ferret

19 janvier 2020 - 11:21
Géopolitique et F1 : de quoi un (...)

Lors d’un grand évènement promotionnel organisé le 17 janvier dernier, lors de l’arrivée du Dakar 2020, le projet de Grand Prix en Arabie Saoudite a été officiellement présenté. L’objectif annoncé par les promoteurs, est de figurer au calendrier de la discipline dès 2023, alors même que les fondations du circuit n’ont pas été encore posées.

La F1 en Arabie saoudite : un soutien politique à la politique du prince héritier ?

Le Grand Prix d’Arabie saoudite se situerait à Qiddiya, non loin de la capitale, Riyad. Le circuit ne serait qu’un des éléments d’un projet plus global, qui vise à faire de Qiddiya un centre de divertissement mondial, développé autour du sport auto en général mais comportant aussi nombre d’infrastructures (centres commerciaux, pars d’attraction...) aptes à séduire les touristes.

Ce projet de Grand Prix n’a ainsi pas que des simples visées sportives, ni même d’ailleurs économiques. Sa portée est véritablement politique et géopolitique. En effet, le Grand Prix d’Arabie saoudite ne serait qu’un petit maillon de la chaîne « Vision 2030 ». C’est sous ce nom évocateur que Mohammed Ben Salmane, le prince héritier du Royaume wahhabite et son dirigeant de facto, a rassemblé plusieurs méga-projets visant à sortir son pays de la dépendance au tout-pétrole, afin de préparer les décennies suivantes. Le but est ainsi de remplacer les énergies fossiles par les activités du secteur tertiaire, et en particulier par le tourisme et le sport.

C’est pourquoi l’Arabie saoudite a récemment accueilli le Dakar ou la Formule E (ou la Supercoupe d’Espagne de football). La F1 s’inscrit simplement dans la lignée de l’organisation de ces autres évènements.

L’organisation d’un Grand Prix de F1 en Arabie saoudite viendrait ainsi, de fait, renforcer l’assise politique de MBS, qui verrait ses plans de développement touristique être ainsi confirmés. On peut ainsi comprendre le désarroi d’associations de droits de l’homme comme Amnesty International ou Human Rights Watch : si la F1 posait ses valises en Arabie saoudite, cela voudrait dire qu’elle apporterait son soutien (même indirect) à la politique du prince héritier, dont les agissements, que ce soit envers les minorités religieuses ou les journalistes (assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, dénoncé par la Rapporteure spéciale des Nations Unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, Agnès Callamard), s’inscrivent pleinement dans l’héritage autoritaire saoudien.

Mais, ainsi que l’avait proclamé Bernie Ecclestone en 2012, au moment des émeutes à Bahreïn avant le Grand Prix, la F1 ne se mêlerait pas de politique… Il est d’ailleurs toujours délicat de faire coïncider les intérêts éthiques avec les intérêts économiques dans la F1 en général et dans le sport en particulier : si la F1 ne devait pas courir en Arabie saoudite, pourquoi irait-elle en Chine ?

Au Moyen-Orient, la F1 a déjà choisi un camp géopolitique

Au Moyen-Orient, l’arrivée d’un Grand Prix d’Arabie saoudite ne bouleverserait pas l’inscription géopolitique de la F1 dans la région – un Grand Prix à Qiddiya en serait même la conséquence logique. En effet, la F1, dans cette région ô combien sensible de la planète, a déjà choisi un camp : celui du sunnisme pro-saoudien.

La F1 court en effet déjà à Bahreïn (à Sakhir) et à Abu Dhabi (sur le circuit de Yas Marina). Ces deux États indépendants sont des alliés très proches (dans le cas de Bahreïn) ou fidèles (dans le cas d’Abu Dhabi) de l’Arabie saoudite. Il faut par exemple se rappeler qu’en 2011, au moment des émeutes du printemps arabe à Bahreïn, ce furent les chars saoudiens qui avaient ramené l’ordre wahhabite à Manama.

Ainsi, lorsqu’il a fallu évoquer l’arrivée potentielle d’un Grand Prix en Arabie saoudite, les promoteurs du Grand Prix de Bahreïn ont immédiatement déclaré que cela ne leur poserait aucun problème. "Depuis notre première course en 2004, notre objectif a été de faire grandir la communauté de fans de sport automobile dans la région" expliquait alors un porte-parole du GP de Bahreïn. "Nous serions donc ravis, et accueillerions des éventuelles initiatives qui pourraient soutenir cette croissance, et nous pensons qu’une future course en Arabie saoudite serait complémentaire."

En vérité, cette déclaration était simplement une conséquence des orientations géopolitiques du petit Royaume.

Du même coup, en choisissant l’axe saoudien (Riyad-Manama-Abu Dhabi), la F1 a très probablement fait une croix sur des Grands Prix vers d’autres destinations. En Iran bien sûr : la République islamique, chiite, est le grand ennemi de l’Arabie saoudite, sunnite, au Moyen-Orient. Et même si les tensions actuellement en cours s’apaisent, l’Arabie saoudite pèsera de tout son poids pour éviter l’arrivée de la F1 à Téhéran.

De même, la F1 a sans doute fait une croix sur le Qatar. Le petit émirat est certes un acteur très engagé dans le sport, comme en témoigne son implication au Paris-Saint-Germain. Mais – bien que pays sunnite – il est dans une position de rivalité forte contre le camp saoudien au Moyen-Orient, au point que l’Arabie saoudite ait placé le Qatar sous blocus. Se reflète ici l’opposition entre un pouvoir proche des Frères Musulmans (Qatar) et un pouvoir wahhabite rival (Arabie saoudite) dans l’horizon sunnite.

L’Arabie saoudite, un choix contradictoire dans les orientations de Liberty Media ?

L’arrivée potentielle de la F1 en Arabie saoudite illustrerait, sur un plan bien différent, les hésitations de Liberty Media quant à sa stratégie d’expansion du sport.

Les Américains n’ont certes jamais caché qu’ils voulaient arriver à 25 courses à horizon 2025.

Mais le choix de Qiddya illustrerait une contradiction dans cette stratégie. En effet, il existe deux manières d’étendre le calendrier, deux stratégies que Liberty Media explore pour le moment parallèlement.

Le premier choix est de faire le pari de la fan-base, du succès populaire, de la réussite quantitative, en s’inscrivant sur de nouveaux marchés où de nombreux fans restent à conquérir – et moins dans des objectifs immédiats de rentabilité. C’est pourquoi la F1 envisage par exemple un deuxième Grand Prix aux États-Unis, à Miami (un marché encore trop peu exploité), ou un Grand Prix au Vietnam (alors que la F1 est encore peu présente dans l’ASEAN).

La deuxième stratégie est celle illustrée par l’Arabie saoudite, Bahreïn et Abu Dhabi : il s’agirait moins d’aller conquérir une grande fan-base, que de s’inscrire dans un objectif de pure rentabilité. La F1 compte déjà deux Grands Prix importants au Moyen-Orient ; il pourrait y avoir un risque de saturation, de lassitude du public, avec une troisième course. Cependant l’objectif apparaît surtout financier : on parle déjà d’un paiement de 50 millions de dollars annuels de Qiddya pour l’organisation d’un Grand Prix ; et la débauche de moyens entrevue lors du lancement de l’évènement (avec la présence de plusieurs figures du sport, comme Alexander Wurz, Damon Hill, David Coulthard, Nico Hülkenberg, Romain Grosjean…) laisse entendre que l’Arabie saoudite est prête à payer le prix fort pour son Grand Prix.

Cette stratégie duale ne risque-t-elle pas de nuire à l’image de la F1 à moyen terme, avec des images de tribunes potentiellement vides au Moyen-Orient ? L’avenir le dira…

Quoi qu’il en soit, l’arrivée potentielle d’un Grand Prix en Arabie saoudite illustre bien, une fois de plus, que la F1 n’est pas qu’un sport ; c’est un instrument de soft power…

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